lundi 19 août 2013

Song for Guy (Chronique d'une mythomanie annoncée)



Guy, ce soir là, rentrait de Paris.
Il rentrait d'un nouvel échec à sa quête à l'emploi, de nouveaux doutes à sa quête à l'amour, d'une angoisse nouvelle à sa quête en lui-même. Un Paris-Quimper lui avait semblé pareil aux barges retour d'une expédition manquée.
Guy, ce soir là, se sentait seul.
Depuis quelques mois cruels, la vie négociait de douloureux tournants. Peut-on affronter la réalité sans l'appui quelconque d'une triche avec le vrai ? Alors, ce soir là, Guy avait décidé de retrouver la bouteille copine à s'apaiser les douleurs. Ce soir là, Guy chercha quelques paroles à échanger avec un ami d'enfance,  assez loin de lui, mais si proche par la voie du Net.
Quelques secondes de connexion suffirent à mesurer le désert de l'absence. Anesthésié, tétanisé devant les bonshommes rouges ainsi vaquant à leur bonheur, il aperçut un bouton qu'il ne connaissait pas : « Mon espace perso ».
Par désœuvrement autant que par curiosité, Guy cliqua pour découvrir ce dont il avait déjà entendu parlé sur l'univers complexe de la toile : un blog.
Se demandant ce qu'il pourrait bien en faire, une idée germa dans son esprit : Douze ans déjà qu'il n'avait plus écrit ; pourtant il aimait ça, l'écriture, il y a douze ans ! Guy pensait même avoir un peu de talent ! De cet un peu de talent oublié restaient encore les traces papiers d'amours déçues que Brest semblait avoir enterrées. Guy décida donc de les recopier sur un « espace perso ».
La frappe de ces mots réveilla chez lui la douleur de choix mal faits, de visages juvéniles qui s'étaient enfuis dans l'étirement d'années trop lourdes à porter. Guy voulu se souvenir de Brest. Il regarda, l'esprit embrumé, le visage des inconnues sur le répertoire des utilisateurs du « tchat » en Finistère. Et quand il la vit, il se souvint... Guy se souvint de son long regard bleu-vert, le même ! Il se souvint des boucles brunes, les mêmes ! Il ne put y croire vraiment... Pourtant, si deuxième chance lui était offerte, une autre tellement proche et si joliment probable ! Alors... Un simple message... et quel risque ? Et même si c'est bidon ? Quel risque ?

Lili avait reçu le message. Or, Lili ne croyait plus à l'amour. Lili avait trop souffert des effets de cette chose à géométrie variable. Enfin, Lili l'avait trouvé marrant ce garçon... Quel risque ?
De toute façon, ses copines avaient déjà poussé pour qu'elle crée un profil d'utilisatrice, en lui faisant avaler que c'était obligatoire pour utiliser le logiciel de dialogue avec Internet ! Elle avait juste bloqué sur un point : Pas de photo d'elle sur le Net ! Avec un commerce, on rigole pas avec ça ! Dès lors, ses copines avaient trouvé une belle photo de brune aux yeux « menthe à l'eau », comme Elle, mais en plus lisse, un top model. Lili avait dit OK... Quel risque ?
Lili avait répondu au message. Et pourquoi pas essayer ? Lili lui avait même envoyé son adresse électronique afin de discuter, pour tester.

Le lendemain Guy n'en crût pas ses yeux : réponse arrivée de la belle inconnue, tombée dans sa boite au lettres numériques comme Alice au creux d'un terrier de lapin blanc !
Sur ce courriel figuraient les coordonnées nécessaires à dialoguer avec elle depuis l'ordinateur.
Il les saisit, bien sûr, à cette heure avancée de la nuit, le personnage rouge d'absence apparût encore à ses yeux. Le lendemain soir, il était vert de présence ! Elle était là Lili ! Et pour Lili, Guy était là aussi !
Comme on le fait au zinc d'un troquet quand deux regards se croisent et se recroisent, ils firent les présentations d'usage, empruntées, un peu bêtes et timides et maladroites. Qu'importait ? De toute façon, ils dialoguaient... De toute façon, quel risque ?
Après avoir échangé les banalités d'usage, ils se demandèrent naturellement la nature de leurs occupations professionnelles. Elle travaillait, quant à lui, il fit la réponse toute prête qu'il avait maintes fois utilisée pour sauver la face : Il était en CDI dans la plus grande entreprise de France (en Congé à Durée Indéterminée aux ASSEDICS).
Décidément, Lili trouvait qu'il avait de l'humour ce garçon ! C'était franc de plus... Un bon point !
Puis Guy lui demanda spontanément si c'était bien Elle aussi jolie sur la photo.
Lili frémit. Que répondre ?
Alors, Guy lui dit qu'Elle avait un regard superbe, un regard qui l'avait arrêté, tel une réminiscence du passé.
Lili frémit. Après tout, Elle aussi avait les yeux bleus-verts ! Et, hors de question de montrer une vraie photo, car on ne sait jamais avec Internet !
Elle lui répondit par oui. Lili pourrait toujours revenir sur ce petit mensonge. Il était là pour la bonne cause.
Aussi, Guy renchérît de compliment sur sa beauté, quand bien même il douta de la sincérité de cet aveu, car on ne sait jamais avec Internet... Et puis une photo, ça ne veut rien dire ! Mais bon, quand même ! Et puis, elle est vraiment jolie ! Bon, passons, on verra bien !

Peu à peu les discussions futiles et épisodiques du début firent place à l'habitude et au besoin. L'addiction de la machine se faisait de plus en plus prégnante aussi bien pour l'un que pour l'autre. Elle devenait le cycle régulateur de leurs journées : Telle heure, il savait la retrouver, telle minute, elle devait se connecter.
Tant il fut vrai qu'elle lui apportait le rayon de soleil qu'il attendait, Lili se faisait l'écho parfait des propos de Guy.
Tant il fut vrai qu'il la fascinait, cette expression limpide et rigolote à la fois, se fasait l'écho parfait de ses goûts à Lili.
Mais plus que tout, Guy avait un blog ! Et Guy s'était remis à écrire.
Afin lui plaire ? Non.
Je ne pense absolument pas qu'on écrive afin de plaire. On peut plagier pour plaire, on écrit par nécessité.
Lili avait réveillé cette nécessité. Puisqu'elle le savait, le sentait, s'en chauffait, s'en réchauffait, puisqu'elle en puisait aussi des forces nouvelles, un sentiment s'installait, mêlé d'admiration nourrie d'affection, qui ressemble à s'y méprendre à l'amour.
Après tout, ces discussions n'étaient pas plus que de bons moments entre amis virtuels !
Il en allait comme lorsqu'on discute entre jeune femme et jeune homme sur une terrasse ensoleillée... Certes, on n'est pas des bêtes ! D'ailleurs Guy avait proposé à Lili de le faire en ville, et d'aller se boire une mousse ou se taper un gastos, entre copains... Simple et évident comme une relation humaine.
Or, Lili ne voulait pas, pas tout de suite, elle avait ses raisons à elle.
Alors, quand Guy lui demanda des photos d'Elle, un peu d'autres photos, Lili ne pût refuser. C'est sûr, Elle en trouva des photos d'Elle : à l'infini de l'Internet, il y en avait des photos d'Elle, et des photos qui ne l'obligeraient pas à se fendre de son premier mensonge.
Immédiatement, Guy les reçût, doutant encore une fois de leur authenticité, mais il avait tellement envie de croire, à ce point tel qu'il en négligea son habituelle rationalité. Finalement, la toile lui offrait la déesse de ses rêves, alors pourquoi mettre en doute un tel cadeau du ciel ? Homme de peu de foi !

Peu de temps après, Guy rompait la liaison qu'il avait entretenue tendrement à Paris.
Dans son for intérieur, il voulait l'amour et la passion !
Lili avait mal réagit en apprenant sa liaison. Mais ainsi que Guy le lui avait fait comprendre, ils n'en étaient tous deux qu'au début d'une idylle et par écrans interposés. Pas de quoi s'imaginer une quelconque tromperie dans ce mensonge par omission.
Lili avait mal réagit, mais bon, après tout, Elle aussi y allait de ses petits mensonges ! Alors, quelles raisons de ne pas passer l'éponge ? Avec en plus les petites vérités déformées.
De plus, les textes de Guy l'avaient tant épatée, qu'Elle voulait se montrer à la hauteur, Elle aussi.
Chez Guy, c'était le défaut le plus commun : En mettre plein la vue. Nul ne balance ainsi sa qualité, pour peu qu'il en ait, à la figure des gens ! C'est maladroit, c'est montre effectivement d'un manque absolu d'intelligence affective et sociale.
Une fois, Lili s'était sentie petite : Au lieu de la rassurer, il la mettait au pied du mur. Elle décida de le franchir ce mur, et de se mettre à une hauteur qu'elle jugeait celle de son correspondant numérique.
Elle fit une chose très laide : Elle copia sur internet des poèmes, assez souvent chants douloureux de la souffrance des autres ; elle les servit à Guy, lui montrant ainsi qu'elle était pas nulle Lili, qu'Elle pouvait retenir son attention, voire être objet de son intérêt.
Elle les lui servit en illustration de son histoire dans des dialogues abstrus, mêlant ainsi le faux dans le vrai, dans l'étendue des entrelacs obscurs où elle se perdait, s'étouffait. Elle les lui servit comme autant de cadeaux empoisonnés dans des courriers électroniques.
Guy lui avait demandé si c'était d'Elle...
Oui, comment mettre en doute une parole de déesse ? Elle le fascinait de plus en plus sa Lili. Redoublant de vigueur dans son écriture, ils échangèrent leurs numéros de téléphone. Ils parlèrent. Ils parlèrent longuement, parlèrent de tout, de rien, d'eux, de sentiments, de réciprocités, de désirs communs, de futurs proches et d'avenirs lointains, parlèrent ainsi qu'on exorcise en vain des démons intérieurs trop longtemps contenus par le cadre lumineux d'une machine à rêve. Et l'exutoire de leurs téléphones cellulaires était le reflet de cette passion violente, un prétexte à des nuits blanches, un tableau noir de petits mots de tendresse à la craie cassée.
Guy croyait sentir que ses longues journées passées à écrire à sa divine au long des plages bretonnes, iraient de moins en moins nombreuses à les séparer de leur première étreinte.
Il est dit que Lili le pensait aussi ! Qu'Elle se sentait prête à le voir. Ils se fixèrent un rendez-vous. Puis non, tout en sachant que c'était reculade forcée. Elle, qui était-Elle ? Hein, Lili ? Les photos, les poèmes, sa propre histoire, hein ? Lili était un personnage idéal fait de kilo-octets : le savant mélange de Lara Croft et de Jane Eyre. Alors, Lili ou qui qu'elle soit, prise au piège de l'anonymat fardé du net, réinventa encore et encore pour sauver ce qui comptait alors le plus au monde pour elle : une ô combien factice et précieuse relation sentimentale.
Enfin, au bout d'une longue nuit, elle fit à Guy un aveu terrible.
Guy comprit ! Guy prit la décision de la patience et oublia la brusquerie... Nul ne brusque un être blessé ! Face aux aveux d'un viol, on patiente ! On arrête les tentatives de débarquement impromptu dans la cité du ponant...
Face à des descriptions sordides, on passe l'été dans les étoiles du verbe, à occuper ses pensées de cet être qui vous est devenu si cher.

Les nuits continuèrent, et la passion ne s'éteignait pas ; bien au contraire, elle devenait dévorante. Au fil de l'eau, Lili commençait à ressentir les premiers signes de sa rupture avec le réel : Une irréfrénée jalousie vis-à-vis de son petit poète. Oh ! comment pouvait-Elle l'empêcher de s'envoler alors qu'elle s'interdisait par ses choix initiaux et la continuité de ses errances, à pouvoir même l'approcher ? Des crises tonitruantes ! Et des ultimatums ! S'il agissait ainsi c'est qu'il ne l'aimait pas... Les téléphones crépitaient jusqu'à l'apaisement.
Mais Lili s'était remise à dessiner. C'était sa façon de répondre enfin par ses propres moyens au vilain poète. Elle savait le plaisir qu'Elle lui procurait à chaque nouvelle esquisse. Elle revivait, virtuellement, mais elle revivait !
Guy, ayant quitté le plancher des vaches, essayait de se projeter de jour en jour, de semaine en semaine, et d'une quinzaine à l'autre, au moment crucial où la belle allait enfin se sentir prête à se donner.
Il sortait peu, en journée, juste pour écrire... Et plus il créait, plus il désespérait que cette dernière création ne fût pas celle ayant provoqué le déclic ainsi tant attendu.
Lili vivait son monde-piège et le lui faisait partager. L'été passa littéraire.
Un événement survint toutefois.
Pour justifier de sa bonne volonté à le retrouver enfin, Lili dit à Guy suivre une thérapie dans un centre bien connu d'eux deux, précisant y consulter quelqu'un qu'Elle aurait du voir plus tôt.
Cela concerna Guy : puisqu'Elle faisait attention pour eux, ne devait-il pas en faire autant et cesser avec ses imbéciles habitudes dont il n'avait plus cure ? Guy se mit au vert !
Ce choix fut-il crucial dans sa lucidité ? La durée fut-elle source d'usure ou de lassitude ?
Eh bien, quoiqu'il en soit la magie fut de moins en moins présente et l'écriture se fit plus lente et moins passionnée, les connections peut-être plus astreignantes et laborieuses.
Et pourtant cette curieuse passion épistolaire survivait farouchement ; parfois, elle prit même une forme imprévue qui les conduisit au portes d'un plaisir distant pourtant si tangible ; une projection fantasmagorique, expérience troublante, unique.

Un impondérable se produisit : dans l'univers des blogs — la future Cybérie — la communication s'établissant entre acteurs de ces petits espaces de rêve et d'introspection, d'extraversion, est un moteur crucial de leur survivance. Une de ces « blogueuses », aussi séduite par le style de Guy, l'invita à causer par le biais usuel. Guy accepta, comme il l'avait fait avec de nombreux autres contacts qui l'avaient eux aussi poussé, plus que consciemment, vers l'enrichissement de son site.
Il dialogua sympathiquement avec cette charmante jeune femme qui lui conta une abracadabrante histoire : elle était la cible privilégiée d'un maniaque pervers de l'Internet qui l'avait séduite avant que de la harceler. Le plagieur l'avait conquise par l'odieux truchement de textes pillés ça et là sur la toile. Alors, cela le laissa songeur...
Ce n'était pas possible que Lili...
Mais Guy était en manque de preuves...
Il prit la première phrase de ce premier poème qui lui était si cher. Il plaça ces quelques morceaux d'amour en forme de lettres, entre les guillemets d'un moteur de recherche. Il tapa sur « Entrée ».
Le monde s'ouvrait sous son siège roulant !
Il prit une seconde phrase dans un second poème et se retrouva à nouveau sur le lieu original de son créateur. Puis une troisième chez un autre créateur. Puis une quatrième, une cinquième...
Il téléphona au centre hospitalier : Pas de thérapies de groupe existant ! Pas de médecin concerné !
Il partit en voiture sur des lieux qu'il connaissait et le commerce attendu semblait n'y pouvoir exister.

Lili était heureuse ! A cette heure, elle allait pouvoir enfin parler à son écrivain fantasmatique.
En effet, ce fut le cas, car ils étaient tous deux connectés, puis qu'il lui téléphona. D'une voix enjouée, amoureuse, elle entama la conversation.
Guy lui répondit sereinement, calmement, puis l'enjoignit à l'écouter : il devait lui faire plusieurs aveux, pensant qu'il avait en effet abusé de sa confiance en lui déformant quelques vérités, pensant qu'il s'en était voulu, énormément voulu, qu'il avait pris la résolution de le lui avouer en relisant ses textes, ses si beaux et si touchants textes... qui n'étaient pas d'Elle !
Un long silence s'ensuivit.
Pour Lili le monde s'ouvrait à son oreille. Elle devait réagir vite ! Sauver l'essentiel : Elle et lui, tous deux, le rêve ! Elle se défendit de suite : Elle savait d'où cela venait !  car Elle avait été plagiée, ce qu'elle pouvait prouver !
Cela fit long feu... Guy afficha la liste des liens conduisant aux textes incriminés.
Nouveau long Silence...
Le reste fut souffrance et déchirure, agonie.

Lili se défendit bec et ongles. Elle lui envoya la vérité de ses esquisses par courrier postal, accompagnée d'une lettre signée Lili ! Le mensonge coulait dans ses veines, Elle ne pouvait ainsi que se vider de son sang.
Guy sut que les esquisses étaient vraies, mais ne le savait-il pas déjà puisque certaines le représentaient ?
Certes, il savait le vrai, peut-être savait-il le faux, mais il ne pouvait démêler le vrai du faux dans le reste.
Aux nuits de tendresse succédèrent des nuits de larmes, des nuits de détresse.
Or, Lili restait Lili dans toute sa splendeur déliquescente, aquarelle délavée par les rivières qui en coulaient, « bug » à l'image si bien conçue !
Guy voyait le beau mirage s'évaporer. Des illusions perdues, qui sommes-nous pour le juger ?
Lili, la femme-piège et la jeune fille encerclée, le mirage implosait. Folie révélée, que savons-nous de ce qui l'a guidée ?
Cinq jours passèrent. On compta cinq lettres au pentagramme et cinq âges dans la durée du temps.
Guy repris le bon sens du raisonnement, la méthode, en laissant de côté le discours.
Il comprît l'erreur initiale : elle tenait à cette première et fulminante photo dans laquelle un flux de ses mots tendres avaient enfermé son contact.
Il se sentit d'une culpabilité partagé avec Lili. Bien sûr, elle avait menti , mais lui s'était laissé bercer de ses mensonges, la laissant se mentir à elle-même. Et chacune de ses poésies étaient autant de clous supplémentaires et s'ajoutant à la crucifixion de celle qui se cachait sous Lili.
L'écriture est un exercice périlleux : parfois, elle donne à manger à celui ou celle affamé de rêves, et jusqu'à l'indigestion parfois...
Finalement, n'avait-il pas cru qu'à ce qu'il souhaitait croire ? Et de ce fait n'avait-il pas conduit Lili plus sûrement à sa dérive absolue qu'elle ne l'avait envisagé d'elle-même ?
Alors oui ! Coupable ! Tous les deux coupables de ce couple fictif !
Mais il y avait aussi un troisième coupable : Le système ! La matrice ! Le joujou du multimilliardaire ricain ! Vous êtes-vous déjà interrogé sur la structure de ce système ? Que ne permet-il pas ? Des adultes sains n'y tombent pas bien sûr ! Mais y-a-t'il des adultes sains à se projeter dans des rêves d'amour au hasard de rencontres immatérielles ? Elles sont aujourd'hui marquée du fer rouge où le djihadisme a su puiser sa vigueur et l'efficacité de ses outils de radicalisation barbare.
Il y a des règles à suivre, Guy le sait à présent... Des Caméras à activer, des preuves à exiger, des rencontres à faire rapidement, des raccordements prompts à faire avec la réalité.
Mais la structure du système est perverse ! C'est ce qui fait son succès. L'histoire de Lili et de Guy en est la preuve tangible.
Alors, Guy a réfléchi à tout ça. Guy a reconstitué l'histoire comme un paléontologue le fait d'un squelette de saurien préhistorique, et Guy a pris son téléphone pour la raconter à Lili, et Lili a commencé à mourir.
Il n'y eut d'abord plus d'image de Lili, puis il n'y eut plus de prénom Lili.
Il y eut l'image d'une charmante jeune femme trop peu sûre d'Elle.
Il y eut un prénom trop commun à son goût, trop banal pour enflammer un esprit amoureux.
Vous voyez c'est con Internet ! Elle aurait immédiatement charmé Guy, moins lisse que ce portrait glacé, mais tellement plus humaine, vivante et réelle.
Alors, Guy a relu ces vers d'Oscar Wilde, "Yet each man kills the thing he loves, from all let this be heard. Some does it with a bitter look, some with a flattering word. The coward does it with a kiss, the brave man with the sword", qu'on pourrait approximativement traduire ainsi : Chaque homme a déjà tué la chose qu'il a aimé, que ce soit entendu de tous, certains le font plus élégamment, certains d'une flatterie. Le lâche d'un baiser, le brave d'un coup d'épée.
Alors comme Lili était la chose qu'il aimait, Guy l'a tuée devant vous cette nuit, ici, de ce coup d'épée.
Ne compare-t'on pas si souvent les plumes et les épées ?


samedi 5 septembre 2009

La course


Pink Floyd: One Of These Days - Meddle - 1971 par TamarStpierre


Je pars.
Mes compagnons sont en liesse et je ne peux prendre part à leurs réjouissances : Je sais la distance qu'il me reste à parcourir.
Je m'élance avec une crainte : Celle de ne pouvoir aller au bout.
Nom de Zeus ! Pourquoi m'ont-ils choisi ?
Nous étions pourtant plusieurs pour un tel exploit ! C'est ma dernière participation aux jeux olympiques : J'y ai prouvé ma résistance lors de l'épreuve des cinquante stades ! Mais là... Il s'agit d'en couvrir près de deux cent cinquante ! Il suffirait que j'aille à mon train habituel, trop rapide pour la distance, et je ne pourrais conclure ma course.
Pour l'instant, ma foulée est longue, sûre et appuyée ; mon souffle et les battements de mon coeur résonnent doucement dans les tempes avec régularité. Ils me rappellent les lointains tambours que l'on entend certains soirs, sur la côte maurétanienne, alors que des tribus noires sortent de leurs forêts, repeuplent les déserts. Leur lenteur démontre la bonne marche de mon organisme rompu à cet exercice.

C'est étrange : Je cours pour la liberté, j'en suis conscient ! Pour ma liberté ! Pour celle de ma nation ! Pourtant, j'ai l'impression d'inaugurer... Quelque chose... Je ne sais pas exactement... Je suis certain que ma preuve de volonté restera un exemple pour les générations futures.
L'aube vient. Seul. Paysage grandiose où les montagnes tombent à la mer. Je continue de courir, de gravir ces chemins escarpés. Des pierres friables y abondent. Les plaques de terre sèche n'y facilitent pas ma progression.
Le soleil se lève. Je dois avoir avalé le quart du trajet. Pour la première fois, parvenu au faîte d'une colline, je ressens des douleurs articulaires. Elles réveillent en moi un mal plus pernicieux : Pourquoi me suis-je porté volontaire à ce conflit ? Pourquoi y ai-je risqué ma vie ? Et à quel prix ? Celui de la liberté ? Quelle liberté ? Quelle folie.
Serais-je resté sur le champ de bataille qu'il m'eût été impossible de gouter à nouveau de ce fruit délicieux : La joie de se sentir indépendant.
Serait-ce pour la gloire de la victoire ? Pour m'octroyer bonne place en l'Olympe ?
L'honneur des victoires, les triomphes, reviennent aux généraux. Le soldat n'est que l'un des multiples pions de leurs jeux de stratégie. Il n'est bon qu'à lutter contre l'ennemi, autre pion, tout autant manipulé.
Sa dignité d'Homme et son esprit critique sont soigneusement annihilés par la discipline de fer qui, même chez nous, athéniens, étouffe lentement nos personnalités.
Notre place sur l'Olympe des dieux ? A première vue, ces dieux construits de toute pièce par les grecs, je n'y crois pas. Ainsi que mon ami Protagoras, il m'échoit de songer à cette entité que le peuple juif, rencontré lors de mes pérégrinations, voit en démiurge, artisan de l'univers, de nos vies.
En outre, le massacre ne fait pas les héros. J'ai vu couler le sang plus que les rivières, les têtes rouler à terre, des ventres percés de longues sarisses hoplites, les entrailles vomies de l'abdomen de mes amis chers. Si tel est le prix du demi-dieu dans notre cité hellène, je préfère encore être métèque avec peine.
Pourtant ! Que notre civilisation est raffinée si l'on omet les plaies que je viens d'évoquer ! Une civilisation démocratique. J'ai le pressentiment que d'autres mourront pour la survie de cette idée : Des hommes lutteront contre l'oppression d'où qu'elle vienne car d'autres, les tyrans, seront toujours présents pour semer discrimination et injustice. Toujours présents jusqu'au jour où nous serons moins hommes qu'humains.
Les jeux olympiques sont-ils une de ces tentatives d'humanisation ?
Sous l'égide de la paix des olympiades, pourrons-nous rêver d'une paix définitivement acquise ?

Je me demande pourquoi je gis lourdement sur le sol des garrigues grecques. Je prends conscience de l'état de mes jambes. Mes pieds nus coupés ne m'inquiètent pas. Mes muscles me font souffrir horriblement. Mes réflexions, anabolisant suprême effaçant la sensation de douleur (phénomène dû à l'habitude et à la répétition des marches forcées), me permettent d'aller vers cet authentique exploit. Mais l'exploit en marche, en course, laisse sur moi les séquelles de l'effort, et insidieusement me conquièrent les crampes.

Le soleil de l'Attique commençant à darder ses flèches du feu sur mon corps tourmenté, me voici devant les murailles d'Athènes, ville emblématique de l'intelligence humaine. A chaque pas et mes jambes se dérobent sous moi. Mécaniquement, alternativement, une jambe pourtant vient se projeter devant l'autre. Le bruit du tambour résonne follement dans mon cerveau. Schizophrène, le rythme fou des images de la ville, comme celui sur lequel dansent les femmes maures, précipite, bouscule tout dans mon crâne. Je n'y vois pas ma vie défiler. Mes yeux sont embués.

Je dois les prévenir que c'est la victoire sur la plaine de Marathon !
Ils doivent prévenir la contre-offensive perse au Pirée !
Je m'écroule sous les silhouettes vagues de mes maîtres.
Ma mission s'achève.
Je suis Philippidès, Tyrrhénien d'Athènes !
Puis un coup sur ma tête lasse : la mort.